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La toile d’araignée des oligarques russes au Royaume-Uni

 

Le réseau d’influence bâti par les flibustiers des affaires venus du froid explique les réticences du gouvernement de Sa Majesté à des sanctions économiques contre la Russie. Sur les bords de la Tamise, le pouvoir des Roman Abramovitch, Len Blavatnik, Alisher Usmanov, Oleg Deripaska, Vladimir Potanine ou Alexander Lebedev est à la hauteur de leur fortune : imposant.

Le London Stock Exchange accueille 70 sociétés russes couvrant de la finance aux transports en passant par le secteur extractif ou la distribution. « Les valeurs russes sont parmi les titres les plus activement négociés. Il existe une grosse demande de la part des investisseurs institutionnels », souligne un porte-parole de la corbeille de Paternoster Square.

La Bourse se tient au centre d’une toile d’araignée d’où rayonnent les institutions chères aux oligarques : les banques d’affaires Morgan Stanley et Crédit Suisse, les marchés à terme, la Bourse des métaux, le géant de l’assurance Lloyd’s, les fonds de retraite et la Banque européenne de reconstruction et de développement. Le cercle des bureaux d’avocats, des cabinets comptables ou des consultants en relations publiques ou en sécurité est également à leur disposition. Le cas échéant, la City peut utiliser au profit des entrepreneurs russes la trentaine de paradis fiscaux de la Couronne, experts en lessive caustique des fonds baladeurs.

SOUS-MARIN DU KREMLIN

« La pléthore d’argent russe attise les appétits de la City qui entend s’en approprier une partie », déclare Philip Beresford, l’auteur du classement des plus grosses fortunes du Sunday Times à propos de la hausse, année après année, du nombre de Russes « résidents non domiciliés » outre-Manche. Ce sésame fiscal permet d’être taxé seulement sur les revenus générés au Royaume-Uni.

Surtout, les oligarques se sont taillé un réseau d’influence unique que leurs détracteurs accusent d’être le sous-marin du Kremlin pour retenir Londres face à l’intransigeance russe en Crimée. Ce maillage serré est d’abord dû aux liens des oligarques avec leurs associés britanniques : responsables des firmes d’hydrocarbures BP et Shell, actifs en Russie ou figures de la City. Il s’agit, par exemple, du spéculateur Nat Rothschild, de l’investisseur minier Roddie Fleming ou des frères Reuben, qui ont fait fortune dans le négoce de métaux russes.

En outre, les oligarques recrutent les stars du barreau, de la gestion de patrimoine ou des relations publiques. Les batailles homériques que se livrent les nouveaux venus à propos de contrats contestés devant les tribunaux anglais procureraient 60 % des revenus des juristes londoniens provenant de contentieux commerciaux. Bruce Buck, le président du Chelsea FC, le club de football dont Roman Abramovitch est le propriétaire, est cofondateur du célèbre cabinet américain d’avocats Skadden, Arps, Slate, Meagher & Flom, principal conseiller juridique du magnat.

TONY BLAIR, L’INTERMÉDIAIRE

Les self-made-men russes ont aussi engagé à prix d’or des personnalités de l’establishment politique qui ont l’oreille des parlementaires de Westminster comme des hauts fonctionnaires de Whitehall. Elevés à la pairie, les anciens ministres David Owen, Douglas Hurd ou Nigel Lamont sont leurs ouvreurs de portes patentés. L’ancien chef de gouvernement Tony Blair a servi d’intermédiaire entre la famille Kadhafi et le patron de Rusal, Oleg Deripaska, aussi proche de Lord Mandelson, ex-ministre travailliste et ancien commissaire européen, à l’entregent considérable. En 2011, pour lever les doutes sur la transparence du groupe sidérurgique russe Evraz lors de sa cotation à la Bourse de Londres, Roman Abramovitch, l’actionnaire majoritaire, a choisi comme administrateur indépendant de l’aciériste Sir Michael Peat, ancien directeur de cabinet du prince Charles.

Pas étonnant, dans ces conditions, que les autorités britanniques évitent de poser des questions embarrassantes sur l’origine quelque peu mystérieuse de la fortune des oligarques. Ceux-ci ont pu racheter sans entrave des clubs de football fleurons de la Premier League. En raison du poids de la City, le royaume demeure une « vieille dame permissive », selon l’expression de l’essayiste Anthony Sampson.

Les nouveaux riches russes raffolent de l’aristocratie britannique, qui sait profiter à bon escient de leurs largesses. De nombreux oligarques ont ainsi parrainé l’exposition « Houghton Hall Revisited » montrant des chefs-d’œuvre venus essentiellement de l’Hermitage de Saint-Pétersbourg. Le président d’honneur de cette manifestation, en 2013, dans le château du marquis de Cholmondeley, n’était autre que le prince Charles.

Source : Le Monde

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